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Recherches sur le contenu culturel de la poésie traditionnelle et populaire andalouse : le fandango, le tango et autres chants flamencos Thèse
Extrait de la 3ème partie. Chapitre « Autres variantes ».

L’arbre, c’est chose bien connue, est un symbole inconscient du « moi ». Le tronc représente souvent le corps et aussi le temps présent, la partie inférieure, les racines, renvoie vers le passé, le monde des souvenirs, tandis que la partie supérieure, le feuillage, les bourgeons, parlent davantage du futur. Les branches sont souvent comparées au bras et aux doigts. C’est ce dernier élément que la « copla » privilégie.

Se corta una rama verde,
Se siembra y vuelve a nacer ;
Pero una mare se muere
No se vuelve más a ver
¡Prenda que tanto se quiere.
(copla n° 47 du corpus)


Le trouble que transmet cette « copla » n’est pas uniquement lié à la musique de fandango qui l’accompagne. Le thème de la « branche coupée, taillée » réapparaît à plusieurs reprises.

Cuando se corta una rama
El tronco siente el dolor,
Las raíces lloran sangre,
De luto se viste la flor.


« Branche coupée, taillée », thème double de celui des semailles dans une « canción » datant de la fin du XVème, début du XVIème siècle.

Sembré lamor de mi mano
Pensando auer galardón
Naciome de cada grano
Mil manojos de passion.

Simiente de mi querer
Sembre en campo desesperança
Sembrela con confiança
De algún tiempo la coger :
Mas cuando vino el verano
De coger el galardón
Nacionme de cada grano
Mil manojos de passion. Etc...
(cancionero llamado flor de enamorado )


Les semailles « se siembra » dans la première « copla », sous-entendent ici les moisson, « de mi mano », la symbolique est très claire ; toutefois c’est l’évolution de celle-ci et son exploitation à travers la matière purement folklorique qui retiendra toute notre attention. Le thème de la mère-morte, latent dans un tiers des « coplas » flamencas, correspond au sentiment d’un paradis perdu. Nous l’avons déjà vu à maintes reprises. La mort de la mère participe de la terre, concrètement et idéologiquement les deux se rejoignent, et c’est toute la sensibilité andalouse qui transparaît ici. L’acte de mourir est ressenti comme l’acte de naître, puis de mettre au monde « el tronco siente el dolor » ; on inverse les rôles car mère et enfant s’appartiennent mutuellement. « La branche coupée, taillée », sexe ou vie tout simplement est bien le cordon qui les alliait, le fil conducteur de la « copla ». De là naît ce sentiment de trouble et de gêne : on chante la vie dans la mort.

À cause de sa partie inférieure (les racines) en rapport avec sa partie supérieure (le feuillage, les bourgeons), l’arbre parle dans la « copla flamenca » (copla 47) d’une mort très particulière, une mort qui n’en est pas une : la mère en mourant est détachée de son fils qui tente de la ramener par les pleurs, la sève, les liens du sang.

Dans la poésie espagnole, l’image du tronc scié, de l’arbre élagué se retrouve chez quelques poètes qui ont connu l’époque de la guerre civile. Bien que l’on ne pleure plus la mort de sa mère, les disparus étaient des frères, c’est encore l’amour filial qui est revendiqué à travers le symbole de l’arbre. Il faut voir comment cette image évolue chez certains poètes.

Tout d’abord la présence de cet élément, de par sa verticalité, représente le « moi ». Couper l’arbre équivaut à mourir, comme dans ce poème intitulé Vivir doloroso.

No quiero morir nunca, no resigno mi cuerpo
A ser un rojo tronco de enrojecida savia,
Etc...
(José Luis Hidalgo)


Pourtant, même lorsque l’arbre ne se rapporte plus à la mort d’une seule personne, la mère (c.47) ou le poète dans le texte ci-dessus, mais à la mort d’un groupe, l’arbre solitaire éprouve le besoin de pleurer. Dans un autre poème, de José Luis Hidalgo, au titre très significatif ¿Por qué voy a llorarame ?,le poète ne peut oublier les liens filiaux ou humains qui le rattachent aux autres, morts, disparus.

¿Por qué voy a llorarme ? los árboles no lloran
Cuando el hacha implacable les hiere la madera,
Yo sólo he preguntado si tu mano sombría
Con nuestros troncos
Vivos enciende sus hogueras.

Lloro a los que han caído porque son de mi bosque,
Pero sigo erguido cantando en las tinieblas.
Etc...


On voit à travers ces deux extraits que le poète est obsédé par une idée qui le rapproche de la matière folklorique : les larmes et le sang sont inutiles et vains s’ils ne sont pas versés pour les autres.

La Poésie d’Emilio Prados est apparemment plus éloignée de la matière flolklorique, mais à l’examiner de près la fonction la fonction de l’arbre y diffère peu. Tout d’abord, le poète reconnaît dans les branches des doigts qui lui font des signes.

Sólo un árbol me llama,
Nivelador de vientos
Sobre el jardín...
Sus ramas
Indices hacia el cielo.
(Antología poética, « Arboles »)


Dans ces pèmes de jeunesse, rédigés entre 1923-1925, déjà l’arbre représente le poète, la mort se fait imminente.

Aunque me cueste el árbol de mi cuerpo,
Condúceme a ti, muerte.
(Invitación a la muerte)


En revanche, dans les poèmes rédigés entre 1932 et 1939, l’arbre s’il est mentionné est maintenant coupé.

Mira :
Fuera el pavor se siente :
No anda el río ;
El pájaro está en tierra muerto;
Tronchado el árbol,
El hombre perseguido...
(Vuelta)
Et une fois coupé, il ne peut plus donner la vie.

El hombre a su arado,
El fuego a su hogar
Y la flor al árbol :
¿Cuándo volverán ?
(¿Cuándo volverán ?)


Dans les premiers temps de l’exil, le poète ressent enfin le sang perdu vainement, qui n’a pu tuer toutes les espérances... mais n’a pu racheter la vie.

Ni al derribarse el árbol, ni la indecisa piedra,
Ni al perderse los pueblos sin flor y sin palabra,
Se pierde lo que sueña el hombre que agoniza
Sobre la cruz en ríos de sus sangre en pedazos.
(Tres tiempos de soledad)


L’arbre, en tant que symbole de l’amour filial – au sens large- continuera à intervenir dans la poésie d’Emilio Prados mais cette fois avec une teinte nostalgique. José Luis Hidalgo pleurait « los de su bosque », ceux qui peuplaient son bois, de même Emilio Prados, exilé au Mexique, se remémore la promenade de sa ville natale, Malaga. Dans les poèmes écrits lors de » cette troisième époque, notamment dans le recueil intitulé El destierro y la muerte , le mot alameda apparaît parfois au pluriel.

A las alamedas
Me voy a vivir.
No me dejarán sus hojas soñar ni dormir
Etc...
(Las alamedas)

Me fui a la alameda
A ocultarme en su tristeza
(Cantar triste).


Autant d’arbres, autant d’Espagnols pourrait-on dire et le poète privé de son sol natal a besoin de ces arbres.

Un árbol soñaba
Toda una alameda.
(¿Todo se ha perdido.. ?)


Hélène Giraud, 1985

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